Essays
Michel de Montaigne

Book I Chapter 11
Des prognostications

Quant aux oracles, il est certain que bonne piece avant la venue de Jesus Christ, ils avoyent commencé à perdre leur credit: car nous voyons que Cicero se met en peine de trouver la cause de leur defaillance. Et ces mots sont à luy : Cur isto modo iam oracula Delphis non eduntur, non modò nostra ætate, sed iamdiu, vt nihil possit esse contemptius. Mais quant aux autres prognostiques, qui se tiroyent de l’anatomie des bestes aux sacrifices, ausquels Platon attribue en partie la constitution naturelle des membres internes d’icelles, du trepignement des poulets, du vol des oyseaux, aues quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus, des fouldres, du tournoyement des rivieres, multa cernunt aruspices, multa augures prouident, multa oraculis declarantur, multa vaticinationibus, multa somniis, multa portentis, et autres sur lesquels l’ancienneté appuyoit la pluspart des entreprises, tant publicques que privées ; nostre religion les a abolies. Et encore qu’il reste entre nous quelques moyens de divination és astres, és esprits, és figures du corps, és songes, et ailleurs, notable exemple de la forcenée curiosité de nostre nature, s’amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n’avoit pas assez affaire à digerer les presentes :

cur hanc tibi rector Olympi
Sollicitis visum mortalibus addere curam,
Noscant venturas vt dira per omina clades?
Sit subitum quodcunque paras, sit cæca futuri
Mens hominum fati, liceat sperare timenti.

Ne vtile quidem est scire quid futurum sit. Miserum est enim nihil proficientem angi, si est-ce qu’elle est de beaucoup moindre auctorité.

Voylà pourquoy l’exemple de François Marquis de Sallusse m’a semblé remarcable. Car, lieutenant du Roy François en son armée delà les monts, infiniment favorisé de nostre cour, et obligé au Roy du Marquisat mesmes, qui avoit esté confisqué de son frere, au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme y contredisant, se laissa si fort espouvanter, comme il a esté adveré, aux belles prognostications qu’on faisoit lors courir de tous costez à l’advantage de l’Empereur Charles cinquiesme, et à nostre desavantage, mesmes en Italie, où ces folles propheties avoyent trouvé tant de place, qu’à Rome fut baillée grande somme d’argent au change, pour cette opinion de nostre ruine, qu’apres s’estre souvent condolu à ses privez, des maux qu’il voyoit inevitablement preparez à la couronne de France, et aux amis qu’il y avoit, se revolta, et changea de party ; à son grand dommage pourtant, quelque constellation qu’il y eust. Mais il s’y conduisit en homme combatu de diverses passions: car ayant et villes et forces en sa main, l’armée ennemie soubs Antoine de Leve à trois pas de luy, et nous sans soupçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu’il ne fit. Car pour sa trahison nous ne perdismes ny homme, ny ville que Fossan ; encore apres l’avoir long temps contestée.

Prudens futuri temporis exitum
Caliginosa nocte premit Deus,
Ridétque si mortalis vltra
Fas trepidat.

Ille potens sui
Lætúsque deget, cui licet in diem
Dixisse, vixi; cras vel atra
Nube polum pater occupato,
Vel sole puro.

Lætus in præsens animus, quod vltra est,
Oderit curare.

Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort. Ista sic reciprocantur, vt et si diuinatio sit, dii sint: et si dii sint, sit diuinatio. Beaucoup plus sagement Pacuvius,

Nam istis qui linguam auium intelligunt,
Plúsque ex alieno iecore sapiunt, quàm ex suo,
Magis audiendum quàm auscultandum censeo.

Cette tant celebrée art de deviner des Toscans nasquit ainsin. Un laboureur perçant de son coultre profondement la terre, en veid sourdre Tages demi-dieu, d’un visage enfantin, mais de senile prudence. Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie et conservée à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens de cette art. Naissance conforme à son progrez.

J’aymerois bien mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes.

Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part d’auctorité au sort. Platon en la police qu’il forge à discretion, luy attribue la decision de plusieurs effects d’importance, et veut entre autres choses, que les mariages se facent par sort entre les bons. Et donne si grand poids à cette election fortuite, que les enfans qui en naissent, il ordonne qu’ils soyent nourris au païs ; ceux qui naissent des mauvais, en soyent mis hors ; toutesfois si quelqu’un de ces bannis venoit par cas d’adventure à montrer en croissant quelque bonne esperance de soy, qu’on le puisse rappeller, et exiler aussi celuy d’entre les retenus, qui montrera peu d’esperance de son adolescence.

J’en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et nous en alleguent l’authorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu’ils dient et la verité et le mensonge. Quis est enim, qui totum diem iaculans, non aliquando conlineet. Je ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre : ce seroit plus de certitude s’il y avoit regle et verité à mentir tousjours. Joint que personne ne tient registre de leurs mescontes, d’autant qu’ils sont ordinaires et infinis ; et fait-on valoir leurs divinations de ce qu’elles sont rares, incroiables, et prodigieuses. Ainsi respondit Diagoras, qui fut surnommé l’Athée, estant en la Samothrace, à celuy qui en luy montrant au temple force vœuz et tableaux de ceux qui avoyent eschapé le naufrage, luy dit : « Et bien vous, qui pensez que les Dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dittes vous de tant d’hommes sauvez par leur grace ? Il se fait ainsi, respondit-il : ceux là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez, en bien plus grand nombre. » Cicero dit, que le seul Xenophanes Colophonien entre tous les Philosophes, qui ont advoué les Dieux, a essayé de desraciner toute sorte de divination. D’autant est-il moins de merveille, si nous avons veu par fois à leur dommage, aucunes de nos ames principesques s’arrester à ces vanitez.

Je voudrois bien avoir reconnu de mes yeux ces deux merveilles, du livre de Joachim Abbé Calabrois, qui predisoit tous les Papes futurs, leurs noms et formes ; et celuy de Leon l’Empereur qui predisoit les Empereurs et Patriarches de Grece. Cecy ay-ie reconnu de mes yeux, qu’és confusions publiques, les hommes estonnez de leur fortune, se vont rejettant comme à toute superstition, à rechercher au ciel les causes et menaces anciennes de leur malheur. Et y sont si estrangement heureux de mon temps, qu’ils m’ont persuadé, qu’ainsi que c’est un amusement d’esprits aiguz et oisifs, ceux qui sont duicts à ceste subtilité de les replier et desnouër, seroyent en tous escrits capables de trouver tout ce qu’ils y demandent. Mais sur tout leur preste beau jeu, le parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu’il luy plaira.

Le demon de Socrates estoit à l'advanture certaine impulsion de volonté, qui se presentoit à luy, sans attendre le conseil de son discours. En une ame bien espurée, comme la sienne, et preparée par continuel exercice de sagesse et de vertu, il est vray semblable que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent tous jours importantes et dignes d’estre suyvies. Chacun sent en soy quelque image de telles agitations d’une opinion prompte, vehemente et fortuite. C’est à moy de leur donner quelque authorité, qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement foibles en raison, et violentes en persuasion ou en dissuasion, qui estoient plus ordinaires en Socrates, ausquelles je me laissay emporter si utilement et heureusement qu’elles pourroyent estre jugées tenir quelque chose d’inspiration divine.